Amphipolis : récit et méta-récit

De quoi Amphipolis est-elle le nom ?

Article traduit du site d'information " Η αυγή". Lire ici l'article dans sa version originale.

Dans un article publié récemment, Γιάννης Χαμηλάκης, enseignant à l'Université de Southampton, revient sur la découverte d'amphipolis et ses usages dans les médias. 

L'archéologie est une science exigeante, et qui bien loin d'aboutir à des certitudes, ouvre de vastes champs d'hypothèses. Une problématique qui, selon lui, n'est guère respectée par le récit fait jour après jour, à la télévision et dans les journaux.

Γιάννης Χαμηλάκης a publié un livre intitulé "L'ethnie et ses scories: antiquité, archéologie et imaginaire ethnique en Grèce"

Traduction par Joëlle Cantin publiée le 03 septembre 2014. 

 

Chasse au trésor nationale  ou archéologie critique ?

 

Les nouvelles archéologiques font rarement les premières pages des journaux ou constituent le thème principal des émissions de télévision ou sites d’information et ce, pendant des semaines. Même en Grèce, où l’archéologie est la science nationale par excellence et où l’antiquité nationalisée, depuis des siècles, contribue à la formation de l’imaginaire collectif, cela reste quelque chose de rare. La publicité qui a entouré les récentes fouilles d’Amphipolis, près de Serres, en raison de l’importante découverte qui y a été faite, constitue un phénomène qui mérite de plus amples investigations. Les futurs archéologues, anthropologues et historiens auront beaucoup de travail pour analyser la masse du matériau journalistique qui s’accumule chaque jour, mais les premières réflexions renvoient à des phénomènes bien connus de la recherche (universitaire ndt).

 Des phénomènes qui sont à mettre en lien, d’une part, avec la dimension politique de l’archéologie un peu partout dans le monde, et d’autre part avec les perceptions qui sont les nôtres, profondément ancrées, de notre passé, de nos ancêtres ou « prétendus » ancêtres mais aussi de la terre et du sol, de la matérialité et même du déroulement des fouilles.

 Plus précisément, le méta-récit qui domine dans la plupart des compte-rendus concernant la découverte, même dans les analyses les plus sérieuses, les plus prudentes et les plus critiques, est celui de la découverte d’un trésor (archéologique) caché. Un trésor que la terre même de La Macédoine retient dans ses entrailles, comme un secret bien scellé depuis des milliers d’années. Dans cette construction fantasmatique, le lien avec l’archéologie est secondaire. Ici, on reconnaît aisément des éléments souvent rencontrés, et en Grèce et ailleurs, éléments d’origine pré-moderne, qui sont cependant partie intégrante de la plus récente composition de la société grecque.

 Les folkloristes et les anthropologues ont collecté beaucoup de ces histoires de trésors cachés, ces « fruits prodigieux » que la terre elle-même est censée procurer à quelques rares élus. La dialectique entre ce qui est caché et ce qui est révélé est une forme rhétorique adéquate pour ces histoires, où souvent le mystère est levé au moyen d’un rêve ou d’une vision, tandis qu’il faut que les règles relatives au secret soient scrupuleusement observées, sous peine de voir le trésor se changer en citrouille et la richesse promise comme récompense partir en fumée. 

 

De génération en génération , la rumeur d'un grand trésor à Amphipolis

« De génération en génération, la rumeur d’un grand trésor à Amphipolis » est intitulée une publication, faisant ainsi le lien entre les récits locaux sur les trésors et la recherche archéologique, tandis qu’abondent les récits touchant à l’énigme et au mystère que gardent les sphynx de marbre à l’entrée (du monument funéraire ndt), de même qu’à l’extrème secret, observé jusque par les responsables des fouilles.

C’est donc sur un tel substrat fantasmatique que s’est fondée la récente visite du premier ministre sur le chantier, ajoutant des éléments nouveaux à ce récit de la révélation. L’image du chef du gouvernement qui décrit avec force détails une découverte archéologique, qui pose à l’archéologue, renvoie à des choses connues. Dans les cours d’histoire de l’archéologie, on fait souvent référence, par exemple, à cette photographie datant de 1932 de Mussolini avec une gigantesque pioche  sur le toit d’une maison du centre de Rome, prête à être démolie, dans le cadre non seulement de l’embellissement du centre de la ville, mais aussi dans le but d’une découverte de la Rome antique, avec pour visée de conforter son propre régime (…)

Cependant, le premier ministre-archéologue d’Amphipolis n’a pas seulement décrit avec minutie le monument, il n’a pas seulement renvoyé à une onirique chasse au trésor et à la conviction que la terre de la Macédoine est sur le point de livrer, du plus profond de ses entrailles, un « trésor unique », il n’a pas seulement donné des directives aux archéologues en ce qui concerne le point le plus important qu’ils doivent maintenant informer : l’identité du mort. Il a également inclus la découverte, avant même qu’elle ne soit complètement achevée, rapportée et surtout étudiée, dans le récit national grec, et dans l’époque mythique de la formation du destin national, dans une téléologie  ethno-chrétienne qui commence avec Philippe et Alexandre  et aboutit à la Grèce de 2014. « Nous attendons depuis 2300 ans l’ouverture de cette tombe » aurait-il pu dire. Le temps est donc accompli et voici l’heure de la découverte, l’instant du salut. Beaucoup d’autres que lui semblent croire également à ce récit du « salut ».  Par ailleurs, comme l’a déclaré le maire de la commune locale, « si c’est comme on le dit, cela sauvera toute la région, tout le département de Serres, notre Macédoine et notre Grèce ». 

Le salut par l'archéologie ?

On sait, par toute une série d’exemples à travers le monde, que de telles bouffées d’exaltations autour de « chasses au trésor » apparaissent particulièrement dans des moments de crise profonde, renfermant en même temps l’espoir et la promesse du salut. Comme l’ont remarqué des anthropologues comme Charles Stewart, de tels phénomènes touchent souvent à des choses cachées dans le sous-sol, il s’agit soit de pétrole ou de gaz naturel, soit de trésors archéologiques. Mais, dans le cas présent, c’est l’imbrication entre une visionnaire chasse au trésor et le destin national, la terre de Macédoine, très investie nationalement, l’omnipotent « roman historique » construit sur Alexandre et les conceptions qui sont les nôtres d’ancêtres-conquérants du monde qui rend l’épisode d’Amphipolis si captivant.

Quant à l’archéologie elle-même, elle continue à contribuer de façon catalytique à cette confusion, apprêtant une descente théâtralisée dans le monde des morts, et renvoyant à Vergina et à Manolis Andronikos. Ainsi, en suivant cette narration, la fidélité aux valeurs nationales peut se révéler fructeuse, la terre des ancêtres nous récompensera en révélant ses secrets bien cachés et en prodiguant largement ses trésors. A l’économie de marché et de la crise financière, vient s’opposer une économie alternative de la révélation, une économie éthique et onirique qui récompense ceux qui agissent et réfléchissent au profit de la nation.

La découverte d’Amphipolis, qui a une grande importance archéologique, indépendamment des interprétations nationales hâtives et des liens avec des figures historiques considérables, a été possible grâce à la connaissance, à la compétence et au travail des employés et employées sur le chantier, des archéologues et des scientifiques. Les spécialistes, après les études nécessaires, formuleront leurs propres interprétations, et il est possible, comme dans le cas de Vergina, qu’ils ne soient pas tous d’accord, ce qui est tout à fait normal !

Mais il ne faut pas oublier que tout objet de mémoire important relève d’une biographie qui renferme l’ensemble des faits culturels le concernant, auxquels participent ses usages et les mutations de ses usages à travers les siècles, jusqu’aux circonstances de sa possible profanation, et pas seulement l’instant de sa construction et de son premier usage. Une biographie culturelle qui demande, pour être connue, un travail méticuleux, la prise en compte de la moindre trace matérielle, visible ou non à l’œil nu, du moindre grain de terre,

Enfin, n’oublions pas qu’une catégorisation ethnique et le plus souvent nationale, des matériaux qui témoignent du passé, particulièrement dans les périodes qui se caractérisent par un déchaînement, une sorte d’ubris culturelle, ne sont pas seulement scientifiquement arbitraires mais socialement et politiquement dangereuses. En d’autres termes, le sujet, dans le cas d’Amphipolis, est celui d’une archéologie critique, inscrite dans le long terme, affranchie et d’un imaginaire ethnique étouffant et des visées du pouvoir politique. 

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