Une biographie de Castoriadis

"Castoriadis: une vie" par François Dosse

Une lecture critique par Nicolas Chevallier, psychologue

Les éditions de « La Découverte » ont publié en septembre 2014 un livre volumineux qui, sous le titre « Castoriadis, une vie » est la biographie passionnée de cet immense penseur encore trop méconnu.

L’auteur, François Dosse est un philosophe et historien qui maîtrise magistralement l'histoire et les enjeux des débats qui ont agité la pensée théorique contemporaine. Et, le cas est suffisamment rare pour être souligné, il s'est fait peu à peu une spécialité de nous livrer de manière conjointe le récit de la vie -et des étapes intellectuelles liées à cette vie- de quelques grandes intelligences philosophiques du siècle qui vient de se terminer. C'est ainsi qu'on lui doit plusieurs sommes, dont un « Ricoeur » en deux volumes, hommage monumental rendu à celui qui fut son maître.

François Dosse considère donc à juste titre que la pensée d'un philosophe, si elle est nécessairement nourrie de livres l'est tout aussi nécessairement de l'expérience de sa propre vie . Et s’il y  a au moins une chose essentielle dans toute existence, et en l'occurrence la vie de Castoriadis en est parfaitement exemplaire, ce sont les rencontres qu'on y fait. Et peut-être au fond n'y a-t-il que deux sortes d'humains sur la Terre, partagés selon ce qui pourrait constituer le critère même de la justice ou de l'injustice:  ceux qui font des rencontres qui leur confèrent un destin et ceux qui n'en font jamais. Pour prendre un exemple et non des moindres: pas de Socrate, pas de Platon.

D'où vient-il donc ce révolutionnaire qu'est Castoriadis ?

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Castoriadis

L’enfance athénienne

 Quant à faire des rencontres décisives, Castoriadis a commencé, si l'on ose dire, par en faire une heureuse en « rencontrant » ses parents.

Car il est d’abord l’enfant unique d’un père nourri de philosophie antique, admirateur des lumières et de Voltaire, et d’une mère  musicienne de grand talent. A dix ans, non pas contraint mais déjà amoureux des textes qui ont porté la Grèce antique, Castoriadis récite « L'apologie de Socrate » à son père et il prépare, sous l'impulsion de sa mère la carrière de compositeur qui aurait pu être la sienne. Et ce n'est pas tout puisque on lui choisit comme gouvernante une femme excentrique et géniale – Maximine Portas, grande mathématicienne. A elle seule cette femme belle fut toutes les muses penchées sur son cerveau.

De surcroît, ce fabuleux potentiel de culture et de réflexion que Castoriadis développe de manière si précoce est très vite arrimé aux convictions politiques parentales, non seulement démocratiques mais farouchement ancrées à gauche. C'est ainsi que devenant dès l'adolescence un militant communiste il goûte précocement, aux intensités du combat et deviendra sous l'occupation nazie pendant la guerre, un très jeune résistant.

Cependant, et alors qu’Athènes, qui a déjà payé un lourd tribut à la guerre, s’apprête à accroître encore, par une guerre civile, le nombre de sacrifiés aux idélogies contemporaines, Castoriadis perçoit très vite que continuer à épouser la cause communiste, y compris trotskiste, contre un système capitaliste asservissant, c'était se préparer à passer de Charybde en Scylla, c'est à dire à troquer la peste contre le choléra. Il s’agit pour lui, devant le spectacle des totalitarismes communistes que la majorité des marxistes se refusait pourtant à reconnaître, de repartir de zéro.

La France.  Le groupe « Socialisme ou barbarie ». Une pensée critique du marxisme.

 Installé en France, ayant échappé de peu à ses anciens « camarades », il se consacre alors avec quelques rares compagnons de lutte, parmi lesquels Lefort,  à développer une pensée critique des sociétés communistes tout en élaborant les principes qui permettraient de définir une société cette fois réellement socialiste et réellement démocratique.

L'objectif est d'articuler un savoir sur l'individuel à un savoir sur le social.

Grand lecteur de Marx, Castoriadis en fait toutefois une interprétation qui  disqualifie la promotion marxienne de l'économie comme « moteur de l'histoire «  et, du même coup, tout déterminisme historique qui s'instaurerait comme loi dialectique aboutissant nécessairement à une définitive dés-aliénation. Cet éloignement de plus en plus marqué du marxisme, jusqu’à son abandon définitif sera d’ailleurs à l’origine de remises en cause et de scission déchirantes au sein du groupe de militants de « Socialisme ou barbarie ».

On  comprend dès lors pourquoi, Castoriadis s'est peu concilié les marxistes en vogue, dont Althusser, d'autant qu'il joint à cette attaque concentrée sur le noyau même de la pensée de Marx une critique systématique de la bureaucratie totalitaire soviétique. Dans le contexte intellectuel de ces années là, contexte que l’on peut étendre jusqu’au milieu des années 70, la pensée castoriadienne peine à se faire entendre, tant toute une partie du champs intellectuel est occupée par l’exegèse des écrits de Marx et la réinterprétation permanente des concepts marxistes, pour peu que l’on ne touche pas aux fondements du matérialisme historique.

Opposer au structuralisme la psychanalyse et l’imagination radicale

 Mais, il semble qu’il ne suffit pas à Castoriadis de rejeter la vision dominante  des prétendues trajectoires inéluctables de l'histoire. Il s’en prend aussi au structuralisme naissant dont il est contemporain et qui, à l'inverse du marxisme nie qu'il puisse exister une histoire

C'est alors qu'il entreprend  une analyse avant de devenir lui-même psychanalyste. Ce faisant, il prend la défense, de manière magistrale, de la psychanalyse freudienne contre sa contamination par une linguistique saussurienne mal interprétée. La psychanalyse freudienne, telle qu’elle a été pensée par Freud lui-même,  représente pour lui un apport inédit et irremplaçable à la compréhension du psychisme humain et à la connaissance de ce qui contribue à l'aliénation des individus.

Cela d'autant plus que la psychanalyse se révèle un outil souvent fiable pour leur permettre de s'en dégager. Le travail de la cure finit par braquer la conscience de chacun comme une torche sur les zones d'ombre de son inconscient, et levant ses inhibitions et ses peurs, participe à la patiente acquisition de son autonomie.

Enfin, et du fait de cette plongée dans la psychanalyse freudienne , Castoriadis, se veut le penseur de ce qu'il nomme « l'imagination radicale « . C'est qu'au delà du fait que l'humain est doué d'imagination, qu'il peut se re-présenter des choses absentes ou des moments vécus, et qu'au delà aussi du fait qu'il crée des œuvres artistiques ou des objets techniques par un travail volontaire et concentré, il est par nature et de manière spontanée, c'est à dire sans même le vouloir, comme l'avait si bien vu Platon « celui qui voit ce qui n'est pas dans ce qui est ». En quelque sorte, une chaise n'est jamais seulement une chaise, elle est aussi , regardons les enfants, un cheval, un robot ou un vaisseau spatial. Si l'attention perceptive s'applique à discerner et à distinguer en les fixant la forme des objets que nous manipulons ou que nous étudions, la pensée, aussi bien d'ailleurs la pensée vigile que celle du songe, est à l'inverse, une sorte de flux mental incessant plus ou moins indistinct et flou, un courant capricieux qui nous traverse sans cesse et dont il est difficile de saisir les créatures fugaces qui le peuplent.  Ainsi,  «  si l'on peut compter les moutons dans un pré, en revanche il n'est pas possible de compter les représentations dans un phantasme ou dans un rêve . »
 L'imagination est donc le spectacle des continuelles métamorphoses que produit tout cerveau humain sans pour autant que l'humain à qui appartient ce cerveau – et bien « qu'il soit » ce cerveau - en soit pour ainsi dire le producteur. Son cerveau imagine « sans lui ».

Spontanément donc, l'humain se déprend de ce qui est et son imagination le met pour partie en retrait de ce qu'il vit. Ce que Castoriadis constate, par conséquent, c'est que l'homme possède à l'intérieur de lui-même un espace mental, univers aussi infini que celui qu'il peut contempler à l'extérieur et semblablement source de création. Or, cet espace, qui est un espace potentiel de liberté infini, s'il contraint l'humain à n'avoir ni point fixe ni ancrage naturels dans le monde, le met inversement en mesure de trouver autant ce qu'il lui faut pour en inventer, en instaurant des civilisations et les institutions qui les fondent, les mythes, les langages et les liturgies que pour les contester et en définir d'autres.

Cette imagination, en effet « radicale », puisqu'elle est matière première et matrice de tout ce qui en l'homme « produit » de l'humain, est à l’origine des sociétés humaines qu'on dira ainsi auto-instituées et simultanément auto-instituantes.

Sociétés auto-instituées et dialectique

Cependant, pour s'auto-instituer, les sociétés n'en sont pas moins le plus souvent encore des sociétés, non pas auto-nomes, mais hétéro-nomes, dont les institutions et les législations sont inspirées d'une transcendance religieuse ou imposées par une tyrannie. Ce dont le monde contemporain nous donne souvent de terribles et inquiétantes images.

C’est précisément ici que l'imagination peut devenir la faille dans le système clos de telles sociétés vécues comme inégalitaires, injustes et aliénantes. Elle est cet interstice par où sans qu'on sache vraiment pourquoi, de manière précisément non déterminée et imprévisible, peut surgir soudain de la boîte de l'histoire un « événement », le désir d'en finir avec  la dépendance, la servitude et l'inégalité de telle sorte qu'il devienne possible à un peuple de décider son« autonomie » en instituant  une démocratie qui le rende capable de créer lui-même ses propres lois.
Pour Castoriadis, la démocratie, y compris la démocratie athénienne, relève d’une création « sociale-historique » et n’est donc en rien une phase préprogrammée sur une quelconque « feuille de route » de l'histoire

 Cette pensée nouvelle de la démocratie contraint le philosophe à réinterprétrer le concept de dialectique. Car dès lors qu'une société démocratique entend rester fidèle à l'esprit de liberté et d'autonomie qui la fait éclore et qu'elle désire que la vitalité qui l'anime demeure en phase avec la puissance créatrice à laquelle elle doit le jour, il  lui est absolument nécessaire de concevoir son auto-institution comme un mécanisme qui, à l’instar du désir, réclame son incessant renouvellement à l'image d'un chantier qui n'en finit jamais.

 Or, et c'est là un fait d'une extrême importance, le concept de dialectique qui était devenu presque périmé et dont Castoriadis renouvelle la signification et le champ d'application, est tout simplement ce que le structuralisme et les lacaniens avaient cru bon de reléguer au magasin des accessoires cependant que les marxistes, eux, en faisaient un usage pesant.

Et pourtant, parler, fabriquer, légiférer, écrire, inventer, fonder une société créative et vivante – et qui le reste -  suppose qu'on cesse d'opposer comme des notions qui s'exclueraient, disons, là encore, pour faire vite, l'ordre et le désordre, la fixité et le mouvement, le concept et l'imaginaire, la rationalité et la création. En fait, il faut toujours la féconde confrontation des deux : que quelque chose qui ne bouge pas soit confronté de manière continue à quelque chose qui bouge tout le temps et qui le fait bouger. Car, s'il est vrai que l'absence de lois et de normes aboutit au chaos et à la psychose, inversement, une société qui se fige dans ses institutions finit par se sédimenter dans une invariable répétition qui la transforme insensiblement, ou brutalement, en société totalitaire et  paranoïaque.

A la fin du chapitre qu'il consacre à cette précieuse dialectique et qu'il a intitulé « L'imaginaire, entre chaos et institution » , François Dosse  nous fait part en termes limpides de cette avancée à laquelle nous conduit la lucidité de Castoriadis : « C'est en effet autour de la création humaine dans l'histoire que se noue le rapport dialectique entre l'instituant et l'institué, lequel se trouve au cœur de la dynamique historique. » Cette dialectique castoriadicienne, autrement dit, à l'inverse des étouffantes machineries des déterminismes marxistes ou  des résignations assujetties d'aujourd'hui, est l'ouverture à la respiration et au risque grisant de la liberté.
 Tout lecteur de cette biographie de Castoriadis, familier ou non de sa pensée, sera profondément reconnaissant à François Dosse de restituer de manière si intense la vitalité généreuse qui animait cet immense esprit, assoiffé de comprendre et de sentir, rigoureuse poigne intellectuelle, impatiente de s'approprier l'intelligence de l'histoire et du monde, et impatiente aussi, en se tendant avec bienveillance vers les autres humains, de le changer. 

 

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